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François Pallin - Avocat - Seine Saint-Denis - Droit des affaires

Des chroniques juridiques (droit d'auteur, droit commercial, droit généraliste, droit des étrangers), (Adresse pro : 20 Promenade Jean Rostand - 93000 Bobigny - Mail : fr.pallin@srilingam-avocats.com)


Entre politesse et malaise : chronique d’un entretien municipal - (30/11/2025)

Publié par François PALLIN - Avocat Seine Saint-Denis sur 30 Novembre 2025, 19:01pm

Catégories : #Chroniques juridiques, #Accès au droit

L’échange que j’ai eu récemment avec le maire des Clayes-sous-Bois devait être un moment constructif, presque banal, comme il en existe chaque jour dans la vie locale : un avocat propose d’aider une commune en assumant des permanences juridiques, la mairie étudie l’idée, et si tout s’aligne, un dispositif utile voit le jour. Rien de polémique, rien de délicat. Juste un geste de proximité qui, dans de nombreuses villes, fonctionne assez naturellement.

Pourtant, le rendez-vous a pris un tour inattendu, non pas par tension ou désaccord frontal, mais par une série de décalages subtils qui disent beaucoup plus sur la manière dont certains élus envisagent leur rôle, leurs administrés, et la nature même de l’action publique.


Une rencontre préparée d’un seul côté

J’avais pris rendez-vous pour proposer ce que nombre de communes organisent depuis des années : une permanence de consultation juridique, encadrée, structurée, encadrée conventionnellement soit par le barreau, soit par la mairie. Une amie venait d’être sollicitée par une mairie du 93 prête à financer elle-même ce type de service : 5 000 euros annuels, une mise en place locale, sans passer par le barreau. Les Clayes, qui avaient autrefois une convention avec le barreau de Versailles, semblaient en recherche d’un dispositif similaire. L’idée n’avait rien d’original.

À mon arrivée, le maire a évoqué mon père, qu’il avait connu au conseil municipal. Ce bref préambule, humain, aurait pu installer un climat chaleureux. Mais très vite, la discussion a révélé un fait simple : il n’avait manifestement pas préparé le rendez-vous, n’avait pas vérifié la situation juridique de sa propre commune et ignorait que la convention avec le barreau avait pris fin depuis longtemps.

Cette absence de préparation n’est pas, en soi, un scandale. Mais elle donne la tonalité du reste.


Une incompréhension sur la nature même de la permanence juridique

Le point de bascule a été la question du “modèle économique”. Le maire imaginait une intervention bénévole. Je lui ai expliqué qu’une permanence classique, dans une mairie ou un point d’accès au droit, est indemnisée – 150 euros pour trois heures de consultation, ce qui reste une rémunération modeste pour un professionnel du droit.

Je lui ai présenté l’objectif : fournir des premières orientations aux administrés, les informer sur leurs droits, et surtout expliquer l’aide juridictionnelle, trop souvent méconnue. Rien d’extravagant : c’est précisément ce que les communes financent partout en France.

La réponse n’a pas été hostile. Elle a été plus révélatrice encore : il semblait découvrir le principe même du dispositif. Il pensait qu’une association locale s’en chargeait déjà, sans savoir laquelle ni si des avocats y intervenaient réellement. Il ne savait pas non plus si la mairie la soutenait financièrement.

Il m’a ensuite parlé d’un habitant qui, selon lui, “harcelait tout le monde grâce à l’aide juridictionnelle”. Cette remarque, anodine dans sa bouche, en dit long sur une perception parfois éloignée des réalités sociales : l’aide juridictionnelle ne “donne pas des armes”, elle permet simplement aux plus vulnérables d’accéder à la justice. Mais dans son récit, elle devenait un instrument d’abus.

Ce renversement de perspective est un détail révélateur.


Un rapport utilitariste aux dispositifs sociaux

Le rendez-vous a duré quinze minutes. L’impression finale était nette : ce qui intéressait le maire, ce n’était pas la manière de mieux accompagner les habitants, ni la possibilité d’alléger les demandes de la commune grâce à une permanence juridique professionnelle. Ce qui semblait compter, c’était de vérifier si cela coûtait ou rapportait, si cela s’autofinançait ou non.

Là encore, la question n’a rien d’illégitime. Mais la façon dont elle a dominé la conversation, au détriment du sens même de l’action, dit quelque chose de profond. Cela renvoie à un type de leadership municipal de plus en plus fréquent : celui du gestionnaire, du technicien, du maire-DRH, qui administre, rationalise, optimise – mais ne pense plus la commune comme un espace humain.

Ce n’est ni une faute morale ni un procès d’intention. C’est un constat sociologique.

Dans certaines villes, la priorité est la proximité. Dans d’autres, l’humanité. Ici, la logique semblait être : “Si c’est gratuit pour nous et que cela ne crée pas d’emmerdes, pourquoi pas.” Une boussole strictement utilitaire.


Ce que révèle ce rendez-vous, au-delà de son échec

Je suis ressorti avec une impression très simple : je n’avais pas été reçu par un maire qui s’interroge sur le bien-être juridique de ses administrés, mais par un chef d’unité comptable. Un élu pour qui l’essentiel est la maîtrise budgétaire, le protocole, les tableaux de chiffres – pas la compréhension fine de ce que vivent les habitants lorsqu’ils arrivent en mairie avec des dossiers de séparation, d’expulsion, de dettes, de violences, de droits bafoués.

Ce n’est pas un jugement moral. C’est un style politique.
Et ce style façonne la manière dont une ville est gouvernée.

Il produit des municipalités efficaces, propres, bien gérées, souvent exemplaires sur les comptes. Mais il crée aussi un vide, une distance, une forme d’anesthésie relationnelle. Il manque quelque chose de fondamental : le geste d’écoute.

Ce rendez-vous n’a finalement rien donné. Mais il m’a appris davantage sur la culture politique d’une ville que bien des discours ou des programmes.

Une mairie, parfois, ne se révèle pas dans les grandes décisions.
Elle se révèle dans la manière dont elle reçoit quelqu’un qui vient proposer son aide.

Entre politesse et malaise : chronique d’un entretien municipal - (30/11/2025)
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